Note de lecture par Alice Bséréni

Nasser Abou Srour est né en 1969 derrière le mur d’enceinte d’un camp de réfugiés palestiniens de la Nakba. Il doit passer le restant de ses jours entre les quatre murs d’une geôle israélienne, condamné à perpétuité depuis l’âge de 20 ans. Voilà près de 32 ans qu’il est emprisonné, suspecté de complicité dans l’assassinat d’un agent secret israélien, arrêté aux lendemains des accords d’Oslo en 1993 au cours de la deuxième Intifada. « Je suis ma liberté » est le récit d’une longue descente aux enfers, de geôles en geôles, d’interrogatoires en tortures, de transferts en isolement ou en promiscuité, de cachots en cellules surpeuplées, de contrôles tâtillons en pluies d’humiliations, de renoncements en asservissements. Autant de processus de déshumanisation dont il aurait dû sortir anéanti. Que valent des aveux arrachés dans ces conditions de détention ? Quand il a pu s’y résigner et même en prendre son parti, il a fait de Son mur l’allié inconditionnel de sa liberté. C’est là qu’il écrit son livre, prenant appui sur Son mur comme page d’écriture et socle de sa liberté. Ce mur devient le support de son écriture, le refuge qui lui permet de continuer à vivre et s’abstraire de l’insoutenable, établissant un dialogue permanent avec lui, interlocuteur qui devient confident puis page d’écriture, déroulé textuel, miroir, compagnon, tuteur, désormais raison de vivre et même protection, palimpseste des passages des prisonniers dans les geôles israéliennes.

Le livre est l’occasion d’une rétrospective historique et politique de la Palestine, particulièrement des camps, des exils successifs, des Nakba qui se poursuivent depuis 1948 en Palestine comme en Cisjordanie et à Jérusalem, dont l’auteur et sa famille sont l’une des victimes et les témoins. De ce long calvaire est né un livre remarquable, bouleversant, qui révèle un talent incontestable d’écrivain. Les mots, les pages sont d’une beauté à couper le souffle, la mutation intérieure de l’auteur un exploit, une gageure. Bien qu’à l’isolement contraint depuis tout ce temps, Nasser parvient à se faire témoin de son temps, mémoire de son peuple, historien subtil et raffiné, philosophe éclairé, militant engagé de la cause palestinienne, et, depuis, écrivain talentueux. Il a su mettre à profit ces 32 ans de relégation pour effectuer des études supérieures de langues et de sciences politiques, enfin s’initier à l’art d’écrire. Ce roman singulier, strictement autobiographique, est ponctué d’une histoire d’amour intense autant qu’inattendue avec une jeune avocate palestinienne visiteuse de prison, dérangeant un temps les effets morbides de l’enfermement. Le roman est une ode à l’écriture, à la force vitale du texte, un hommage vivant au processus d’écriture, une profession de foi dans le pouvoir des mots qui restituent statut d’humain à ceux que l’on en voudrait déposséder. On assiste à la lente métamorphose d’un être en résistance, à l’alchimie du néant avec l’être en devenir. La publication du livre, magnifiquement servi par la traduction de Stéphanie Dujols, est un défi en soi, un miracle inespéré. Ce qui confère une valeur d’autant plus précieuse à l’étrange métaphore qui résonne singulièrement avec l’actualité brûlante qui consume son peuple depuis près d’un siècle.

On peut s’indigner d’une tragédie sans issue, des iniquités et des impasses de l’Histoire, des drames qui broient les vies, l’espoir et toute alternative à celle de l’occupation galopante d’une contrée démembrée. On ne peut qu’admirer les efforts surhumains que déploie Nasser Abou Srour pour restaurer l’humain en soi que l’occupant veut abolir. En devenant « la voix de ce mur », en s’en faisant le scribe et l’interprète, il parvient à conjuguer l’insupportable du réel avec la fonction salvatrice du symbolique et du langage, lui permettant de projeter sa propre liberté dans l’imaginaire. Il faut lire ces quelques 300 pages de pure poésie, se laisser porter par le souffle intérieur du texte et sa beauté, la profondeur de la pensée, accueillir le message d’espoir de cette foi dans la puissance des mots.

Gallimard 2025, collection Du Monde Entier, traduit de l'arabe (Palestine) par Stéphanie Dujols