Couverture du récit La maison vide

Note de lecture par Bernard Massip

Quel livre magnifique !
J’y suis entré d’abord avec circonspection, l’écriture m’en paraissait un peu alambiquée, tortueuse, n’échappant pas aux redites. Mais peu à peu je suis totalement immergé dans le récit, réalisant combien ce qui semblait redite était en vérité reprise, approche du même fait, du même détail sous un autre angle, conférant peu à peu une présence, une épaisseur insoupçonnée aux lieux, aux événements, aux personnages décrits.

C’est en s’imprégnant de l’ambiance de la maison de famille que Laurent Mauvignier va partir en quête de son histoire familiale. Cette maison est située à proximité du bourg fictionnel de La Bassée, qui a bien des traits de la petite ville de Descartes en Indre-et-Loire dont sa famille est originaire. Construite en 1854 par des paysans enrichis devenus notabilités locales, elle sera le lieu de vie des aïeux et principalement des aïeules de l’auteur.
Que peut lui dire cette commode dans laquelle il fouille à la recherche des décorations de son ancêtre mort au combat en 1916, ce piano dont il caresse les touches, ces cadres accrochés sur les murs et ces photos dont certaines ont été découpées pour effacer un personnage ?

Le trisaïeul de l’auteur, Firmin, a eu trois enfants : deux ainés, l’un devenu prêtre, l’autre parti sans retour dans la capitale, et une fille, Marie-Ernestine, née en 1885. Celle-ci étudie au couvent, elle est brillante, très pieuse et surtout elle se révèle très douée pour le piano. Un musicien parisien en villégiature dans la région la remarque et lui propose de partir à Paris pour rejoindre le conservatoire. Mais Firmin, du haut de la toute-puissance paternelle, s’y oppose. Il veut la marier à Jules, le prometteur directeur de la scierie qu’il a fait construire. La jeune femme se rebelle et semble même avoir tenté de se suicider. Puis le temps passe, « elle sent faiblir sa détresse et son mépris », et, plutôt qu’une vie de vieille fille, finit par accepter le mariage, célébré en 1905. Firmin déshérite ses deux fils et tout ira donc à sa mort qui survient en 1906, à Marie-Ernestine, donc à Jules.
Voici donc celui-ci patron et notable à son tour. En 1913 naît une petite fille Marguerite. Puis c’est la guerre et Jules est mobilisé et tué. Sans s’effacer tout à fait : « Jules est parti, laissant sur les murs de la maison, dans l’air qu’on y respirerait pendant des années sa présence et ses mots ». C’est Jules qui prêtera ses traits au Monument aux morts élevé dans la commune en 1922. La guerre rebat les cartes, accordant une place nouvelle aux femmes. Jeanne-Marie, la veuve effacée de Firmin, celle qui n’était « bonne qu’à repriser les chaussettes et à s’occuper des confitures » devient la Patronne, tout aussi exigeante avec les ouvriers et les métayers, tandis que la fille s’occupe des enfants du bourg privés d’instituteur. 
Mais Marie-Ernestine se morfond, elle a, malgré son action sociale, « la vie d’une enterrée vivante », « d’une femme aigrie par le devoir, une femme qui a oublié de vivre », ressassant ses rêves envolés. Elle ne parvient pas à s’attacher vraiment à sa fillette qui est « comme une ombre du malheur qu’elle répugne à toucher ». Elle finit par se remarier, sous la pression de sa belle-mère car il faut un homme pour gérer les biens et comme par hasard l’élu présenté est un notaire !
Maguerite part à la ville où elle est employée dans un magasin de vêtements, elle noue une relation amoureuse avec une autre employée qui l’entraîne aux marges de la prostitution avant qu’elle ne rencontre André qui sera son grand amour et dont elle aura en 1937 un fils, le père de l’auteur. Dans la France occupé André est envoyé au STO, Marguerite, pour tenter d’obtenir son retour, se rapproche d’un officier allemand dont elle finit par devenir la maîtresse. Elle fait la fête, boit beaucoup. A la libération elle est tondue pour « collaboration horizontale ». Elle décline progressivement et meurt en 1954, sans doute suicidée, non sans avoir préalablement déchiré toutes les photos d’elle dans les albums de famille.
Mais l’histoire tragique ne s’arrête pas là. Le propre père de l’auteur se suicide à son tour en 1983. « Le pauvre petit papa de sept ans assiste (ou pas ?) à la tonte de ma mère et il a dû y construire toute sa vie et déjà, probablement, une partie de sa mort. »

Phrase symptomatique de l’approche de Mauvignier. Partout dans le texte surgissent les points d’interrogation, les probablement, les peut-être. L’auteur sait qu’il ne sait pas vraiment. Il tente d’approcher une réalité qui lui échappe. Il cherche par l’imagination à approcher au plus près des faits et des êtres. Il décrit de façon détaillée la visite effectuée à sa famille par Jules lors d’une unique permission peu avant qu’il ne soit tué. Et ajoute aussitôt : « imaginer Jules entrant dans sa maison, plutôt ne pas arriver à imaginer. Ce moment me résiste, plus qu’aucun autre ». La réalité échappe, échappera toujours « On ne sait rien de l’intimité qui chuchote dans les couloirs de l’histoire ». L’auteur le reconnait avec modestie : « mon récit est comme une ombre déformée ». 
Mais cette ombre qu’il a su admirablement saisir est d’une puissance d’évocation peu commune, il a rempli « la maison vide » de présences et de discours en nous plaçant au cœur de la vie de la paysannerie et de la petite bourgeoisie d’une province française entre le milieu du 19eme à la seconde guerre mondiale. Il nous fait ressentir la subordination des femmes mais ce sont elles cependant qui dominent le récit, figures puissantes, gages d’une évolution sociale qui ne fait alors que s’amorcer.

Evoquant cent dix-huit ans plus tard ce qui fut vraisemblablement une tentative de suicide de Marie-Ernestine, Mauvignier parle de « l’ombre de cet atavisme qu’on m’a dressé comme un portrait de famille ». Au travers de son magistral récit il y a sans doute aussi chez l’auteur une façon d’exorciser ce passé et de rendre un discret hommage à son père, le dernier de cette lignée de suicidés.