Note de lecture par Madeleine Rebaudières
Dominique Memmi poursuit ses recherches dans ce nouvel opus dont la couverture est illustrée d’une image très agressive : une femme en rouge tient un pistolet dans son dos, prête à se venger. Son analyse sociologique très fouillée porte sur un grand nombre de films (une bonne cinquantaine) depuis les années 60 (essentiellement en France mais aussi aux Etats-Unis), dans lesquels Dominique Memmi étudie les rapports domestiques/patrons et les rapports femmes/hommes.
Elle repère un tournant à partir de 1962 avec le film emblématique Les abysses de Nico Papatakis concernant les rapports domestiques/patrons et en 1983 avec L’été meurtrier de Jean Becker, concernant les rapports femmes/hommes (liés à des agressions sexuelles). Ces films surgissent comme des ruptures avec les films antérieurs (qui se bornaient aux fourberies classiques pour ce qui est des relations domestiques/patrons) et qui sont désormais bien plus sombres et surtout bien plus sanglants.
On se souvient de La cérémonie (1995) de Claude Chabrol, Baise-moi (2000) de Virginie Despentes, ainsi que de Chanson douce (2019) de Lucie Borleteau, évoquant le phénomène de « Rape and Revenge » largement exploité dans le cinéma made in USA dans les années 1970 mais aussi plus timidement en France jusque dans les années 1980 comme l’illustre L’Été meurtrier (1983) de Jean Becker.…
Auparavant, si le viol était vengé, c’était par un homme, alors que désormais les femmes se vengeraient elles-mêmes. Il y a bien eu aussi un film de femme, L’amour violé (1978) de Yannick Bellon, mais il n’entraîne pas de vengeance, il analyse les effets sur la victime, une « intériorité blessée », avant qu’elle finisse par porter plainte.
Dominique Memmi a parallèlement dépouillé des décisions judiciaires des années 60 à nos jours et constaté que dans la réalité, il n’y a pas d’équivalent à l’extraordinaire effusion de sang que l’on trouve dans les films. Elle a aussi étudié des autobiographies ancillaires (dont sept non publiées, qu’elle a consultées dans les archives de l’APA) et des biographies, (dont onze publiées.)
« Toutes ces autobiographies sont produites quand leurs auteurs sont sortis de la situation qui les faisait souffrir ». « Déposés dans la plupart des cas dans des archives confidentielles, prudemment anonymisées, et au mieux confiés aux proches, ces textes ne visent même pas à communiquer aux anciens maîtres ces choses qui ne leur auront jamais été dites ». « On ne trouve qu’une minuscule résistance ancillaire ». Et il n’y a pas non plus de vengeance directe.
Alors, que s’est-il passé ?
Dans son analyse très fouillée, passionnante, Dominique Memmi constate que le cinéma décrit très bien la réalité, mais répond aussi à un principe de plaisir et au besoin de se raconter des histoires. Il y a souvent un décalage entre ces histoires et la réalité : ainsi des westerns qui mettent en scène des Indiens alors qu’ils ont déjà été chassés et éliminés par les colons des Etats-Unis…
Ce qu’il s’est-il passé dans les années 60 pour ce qui concerne les relations ancillaires, c’est que les chambres de bonnes ont disparu. Les petites Bretonnes (type Bécassine) ou les enfants de l’assistance ont été remplacés par des Espagnoles qui viennent en famille et désertent les appartements des maîtres en dehors des « heures de ménage » ne voulant plus être corvéables à toute heure du jour et de la nuit. Ainsi, parmi les autobiographies déposées à l’APA, celle de Germaine Lampin qui écrit qu’en 1969, lorsqu’elle est sollicitée pour assurer l’entretien du nouveau directeur de la Maison de la Cité universitaire où elle avait déjà travaillé 26 ans, elle va décider de quitter son petit logement de fonction parce qu’elle refuse d’être trop corvéable et enfermée dans ce poste, même si elle y travaillera jusqu’à sa retraite (« une nouvelle page était tournée »).
Et pour ce qui concerne les relations femmes/hommes, il y a la loi sur le viol requalifié de crime sexuel, suite à des procès retentissants, à Bobigny en 72 avec Gisèle Halimi pour un avortement, consécutif à un viol sur mineure, et en 78 pour deux viols d’étrangères qui campaient dans le Sud de la France. Il y a ensuite le mouvement MeToo qui encourage la parole des femmes jusque-là silencieuses et honteuses.
Dans les deux cas, c’est un refus du rapprochement imposé, (pas seulement pour le viol, mais aussi pour la fessée dans le rapport enfant/parent) dans toutes les relations : une intolérance nouvelle à la domination « rapprochée ». Les cinéastes traduisent très bien les transformations de la société. Mais leur point de vue est généralement celui de « Bourgeois », dominants et hommes (de plus en plus de femmes cependant).
La situation nouvelle engendre peur, inquiétude et rage dans le camp des anciens dominants. La fiction offrirait (selon D. Memmi) une solution aux inquiétudes générées par cette situation nouvelle, elle atténuerait la permanence et l’arbitraire de la situation de domination qui perdure. L’histoire a progressé : les possibilités de captation totale de la personne, chair et corps compris, s’effritent, d’où l’inquiétude de ces mêmes dominants qui se racontent alors des histoires. La forme de résistance des dominés, désormais, c’est la fuite en dehors des relations de travail ou de couple. L’Exit de l’employé et l’Exit féminin (les demandes de divorce émanent le plus souvent des femmes.)
« Dominique Memmi explore le dialogue qui s’opère de manière constante entre « réalité et fiction » pour comprendre la société contemporaine à travers ses propres peurs. Elle montre ainsi que ces scénarios de femmes violées qui se vengent n’ont rien de féministes, ils sont mis en scène dans la majorité des cas par des hommes selon leurs propres fantasmes. La vague du « Rape and Revenge » se différencie dès lors du choix opéré par Yannick Bellon dans L’Amour violé (1978) où la reconstruction de la victime ne passe pas par une violence spontanée. » (Cédric Lépine).
La violence fantasmée des dominées qui apparaît dans ces nouveaux films répondrait à l’inquiétude des dominants : « elles vont nous tuer » ! et au principe de plaisir : se raconter des histoires sanglantes ! Une jouissance de la domination même si elle change de camp !
A noter que ce livre est consultable sur place à la bibliothèque de l'APA à Ambérieu-en-Bugey..