Compte rendu par Elizabeth Legros Chapuis
Qu’est-ce que l’égo-histoire et comment a-t-elle affecté la pratique des historiennes et historiens, depuis son émergence il y a une quarantaine d’années ? Comment leur personnalité influence-t-elle le choix des sujets traités et la manière de le faire ? La neutralité en histoire est-elle possible, est-elle souhaitable ? La table ronde APA tenue à Paris le 21 mars 2026 avait pour but de donner quelques éclairages sur ces thèmes. Animée par Monique Bauer, elle a réuni quatre historiennes (Isabelle Lacoue-Labarthe, Ludivine Bantigny, Claire Zalc, Annette Wieviorka) et un historien, Boris Gobille (encore qu’il se revendique plutôt comme sociologue) – Michelle Perrot n’ayant pas pu y participer comme prévu.
Tout d’abord Isabelle Lacoue-Labarthe a retracé la naissance de l’égo-histoire dans les années 1980, où la démarche en ce sens de Pierre Nora n’était pas un fait isolé : il s’agit véritablement d’un « nouvel âge de l’histoire » dont on ressent encore l’impact. Aujourd'hui les travaux des chercheurs présentent « une grande diversité de formats et de contenus », avec un processus d’hybridation entre histoire et littérature.
Pour Ludivine Bantigny, qui a rappelé le choc ressenti à la lecture de livres comme Les Disparus de Daniel Mendelsohn, d’une écriture littéraire mais néanmoins historiquement rigoureuse, il est désormais impossible de rester neutre. « Je n’arrive plus, dit-elle, à faire de l’histoire d’une manière déconnectée du présent. »
Claire Zalc a notamment expliqué comment les contraintes formelles imposées aux mémoires de HDR (habilitation à diriger des recherches) des historiens peuvent être transformées en espaces de liberté. Elle-même a choisi de rédiger ce mémoire (publié en 2021 sous le titre Z ou souvenirs d’historienne) en référence à Perec et son W ou le souvenir d’enfance, pratiquant l’alternance de deux récits avec un intertexte oulipien.
C’est sur une écriture collective du passé que se concentre Annette Wieviorka, s’exprimant par le NOUS plutôt que le JE. Elle a rendu hommage à Philippe Lejeune, notamment en reproduisant dans son dernier livre, Itinérances, le portrait de lui qu’elle avait publié en 2017 dans la revue L’Histoire. Elle a également fait remarquer comment le paysage historiographique actuel se caractérise par sa diversité, avec les livres « estampillés égo-histoire » et d’autres comme ceux de Michel Winock.
Enfin Boris Gobille a exposé comment les travaux qu’il a réalisés jusqu’ici (le politiste face au JE des autres) l’ont conduit à considérer la posture du politiste face à son propre JE et à s’interroger sur ce qui, personnellement, l’a amené à travailler sur mai 68 : les notions de crise de soumission à l’autorité, de pouvoir entaché d’imposture. Ce qui lui a permis de terminer sur une note plus légère en évoquant le « rire de mai » et son combat contre l’esprit de sérieux.
A noter que cette table ronde a bien mérité son nom, car loin d’une série d’exposés successifs, elle a été le cadre de nombreux échanges entre les intervenants, avec Monique Bauer en chef d'orchestre, et avec la salle, leur permettant souvent de préciser leur point de vue.
« La fréquentation des livres d’histoire montre qu’il n’y a rien qui fasse meilleur ménage que l’érudition et l’investissement de sensibilité. Le récit du passé, s’il est bon, c'est-à-dire non seulement vrai (quant aux faits rapportés), mais fait avec un minimum de profondeur, est inséparable d’une sympathie de l’historien pour le ‘vécu’ de la période dont il rapporte les événements, la manière dont les hommes de cette époque ont perçu et traversé ce qui fait la matière de son récit. Or, cette sympathie, qui permet sinon la restitution, du moins une restitution de ce qui est disparu, est de l’ordre de l’affectif, ou de l’idéologique, ou les deux, ensemble. » (François Furet)
Lecture complémentaire :
« Les mémoires inédits HDR (Habilitation à diriger des recherches) – et ce qu’ils disent de la communauté des historiens français », Histinéraires, ouvrage collectif dirigé par Caroline Galland et Vincent Heimendinger, Aix-en-Provence, Presses Universitaires de Provence, coll. « Le Temps de l’histoire », 2024. Note de lecture : Julie Moucheron. Lire ici
Cette table ronde fera l'objet du dossier à paraître en juin 2026 dans La Faute à Rousseau n° 102