Les éditions de Minuit, 2020

Monologotobio

Trois jours avant J. c. (Jour du confinement), c’était un vendredi 13… j’ai acheté mon dernier (?) livre dans la dernière (!) librairie d’Annemasse : Monotobio d’Éric Chevillard. Un autobiographe ? Plutôt, un jongleur – équilibriste (tout sauf un spécialiste de livres égaux…) – autographe. J’avais déjà lu Du hérisson, roman, virtuose journal de bord – de bureau : au bord de celui-ci, apparition inexpliquée de l’animal qui envahit toujours davantage l’espace, y compris littéraire, de l’écrivain. Feu d’artifice à ras de plume et d’aiguillons : piquant, certes, mais encore… Plus tard, ce fut L’auteur et moi, roman : j’en étais curieux, et restai déçu. Exercice de style vite fastidieux avec ses deux-trois lignes de texte par page, occupée par des notes « autobiographiques » à rallonge. Je n’en avais finalement pas tiré de « Nous avons lu ».

Monotobio (nulle référence romanesque ici) promet une écriture autrement personnelle. L’auteur, qui avoue ne se séparer jamais d’un sien carnet, a consigné entre 2007 et 2017 tout ce qu’il faisait. D’autre part, il a entrepris de réunir quotidiennement trois courtes entrées, publiées sous le titre L’Autofictif, journal, d’abord en ligne, puis en 12 volumes, qui donnera en 2018 L’Autofictif ultraconfidentiel, pavé de 1216 pages – pour amateurs de journaux monstres (j’en connais !). Aujourd’hui, il re-tient – sans retenue – un journal, mais on ne peut lui reprocher de prendre le train en marche. Qui invente nos vies, infléchit nos choix ? Moi-même Dijonnais, je dois avouer une indulgence certaine envers un auteur qui déambule du Palais des Ducs à la rue Devosge… Si nul n’est maître de son destin – et tout soi-disant maître de son destin est nul –, une solution (au sens chimique, également) ne pourrait-elle être de le mettre en mots ? D’où l’idée de ne rien laisser passer puisque tout sera couché sur le papier.

Résultat : « c’était écrit ». Dans ce recompte rendu chronologique (de 2007 à 2017, donc), que chercher – de la logique ou de l’alogique ? Magicien de causes, roi de l’ellipse farfelue, Chevillard rebat les cartes que sont les pages de ses carnets, élimine avec plaisir les chevilles habituelles d’un récit, ou en rajoute : « ... à La Marténie, un gîte, près de Mijoux. Il s’agissait cette fois de surprendre une biche, qui détala, de traverser un golf sous la pluie et de vider un verre d’Arbois. D’autres suivirent : comment se soustraire au destin et à sa loi d’airain ? La dalle est en pente. Ainsi, je descendis dans la carpière asséchée du château de Voltaire, à Ferney ». Moi aussi… Et les conjonctions de coordination de semer la zizanie, jouant les trouble-faits. Troublants effets. En pleine lecture de Don Quichotte, je goûte la remarque : « On se repère, on se reperd, l’homophonie est le seul paysage familier des âmes errantes ». Ou demeure songeur après celle-ci : « L’homme frappé d’amnésie a-t-il encore un destin ? » Et celui qui ne tient pas son journal ni ne compte écrire son histoire ? Or donc, jusqu’à nouvel « ordre », l’alphabétique nous peut servir de recours-secours : prochaines étapes – nosotobios.

Osotobios ! (cri de ralliement) Posotobio...

Avec pour horizon… rosotobio !

par Denis Dabbadie