Elisabeth Cépède, 1931-2025, hommage par Denis Dabbadie

Babeth s’en va… et reste avec nous ! (Pour reprendre l’épitaphe de Jean Cocteau, qu’elle admirait.) Elisabeth Cépède a quitté notre monde, dont l’état actuel la désolait, déclarant comprendre tous ces jeunes qui, même depuis longtemps en couple, ne désirent pas d’enfant, elle si famille.

Reste d’abord sa voix. À retrouver grâce à l’entretien filmé par Martine Bousquet. Une vraie voix de vivre, une voix qui vibre, vibrionnante, sautillante à l’image de sa démarche pétillante.

« “Tu es née comme un bouchon de champagne”, m’a souvent dit ma mère ». Première phrase de son récit La vie est un roman (éd. l'Harmattan 2005, coll. Graveurs de mémoires), titre qui proclame son credo intime.

La tradition russe veut qu’on ne dise rien de mal des défunts. On n’aura pas ici à se forcer.

Mais faire un éloge funèbre d’Elisabeth, impensable !

La qualifier d’un adjectif ? Co-fondante : El. fond pour tout ce qui fonde.  El., à l’université de Nanterre, assiste à “l’appel du 19 juin” qui est à l’origine de la création de l’APA. El. écrit à tous les auteurs qui la transportent : Philippe Lejeune, bien sûr, mais aussi Serge Doubrovsky, Richard Morgiève, Colette Fellous…

À l’APA, El. est ma “petite mère”, comme les petits rats de l’Opéra de Paris appellent l’étoile qui les prend sous sa protection quand ils rejoignent cette grande maison : c’est le groupe écriture qu’elle anime qui m’accueille, l’année où celui-ci a choisi comme thème annuel “frères et sœurs”, car il n’y a là… que des sœurs (je deviens ainsi “frère Denis”), et me propose ensuite de rejoindre l’équipe de La Faute à Rousseau. El. y écrit une centaine d’articles, bataille pour que la revue consacre un dossier sur le sexe…

El. est notre Madame Cinéma, intarissable sur Jonas Mekas, Joseph Morder, Boris Lehman, invité aux Journées d’Ambérieu en 1999. El. m’entraîne à l’Olympic de Frédéric Mitterrand pour découvrir Le Filmeur d’Alain Cavalier, un autre de ses chouchous. El. adore aussi le théâtre, le jazz dont son dieu est le Duke. “Aujourd’hui, je me sens dolente”, lui arrive-t-il de reconnaître au téléphone. Remède infaillible : puiser dans sa richissime cinémathèque personnelle ─ il suffit de revoir Chantons sous la pluie, Les Demoiselles de Rochefort, ou un film avec Fred Astaire !

Enthousiaste. Malgré une vie qui a connu plus d’une épreuve. Un jour, El. se rappelle son mari, Denis Cépède, économiste (vraiment !) de gauche : Mitterrand lui avait dit “Nous allons faire de grandes choses !”, mais Denis Cépède meurt en octobre 1981. Ils auront ensemble découvert leur paradis sur terre, à Piles, entre Valencia et Alicante, qu’El. se plaît à faire connaître aux amis. Certes, l’été y est intense, mais “le vent d’Est qui se lève, le soir, est délicieux !”

Dis-moi les cadeaux que tu fais, je dirai qui tu es. Que d’“éléments fondateurs” offerts, que de présents, si bien nommés : toujours d’actualité ! Parmi tant d’autres, un texte, à déguster miette par miette, de Philippe Lejeune sur la… biscotte de Proust, qui précéda la fameuse madeleine, Les Hauts de Hurlevent, Les Affinités électives, et Les livres de ma vie de Henry Miller (“il faut lire tout Miller !”), mais aussi L’Éternel retour de Jean Delannoy (ah, Jean Marais et son pull jacquard !), dans un coffret incrusté de brillants
Petit déjeuner chez Tiffany de Truman Capote (angliciste pointue, El. précise “prononcer Kapoti !”), CD de Szymanowski, et la suite Casse-Noisette recréée  par Ellington, qu’elle m’envoie (il m’a été prescrit de manger six noix par jour) accompagnée… d’un vrai casse-noisette !

Fantasque, El. ? Fantaisiste, oui. El. exprime, il y a une douzaine d’années, un regret (ça ne lui ressemble pas), évoquant sa découverte du soleil, du Sud, pour elle la Clermontoise devenue Parisienne  ─  “un éblouissement” ! “Ah, revoir ce paysage !”. C’était dans son pays natal, la Suisse, mais non pas à Baden, où elle a vu le jour, à la frontière avec l’Italie. Le prêtre chargé du catéchisme au lycée Molière avait emmené sa classe (de jeunes filles) de terminale sur les hauteurs de Lugano. Cette région des lacs qui me fait également rêver. Ce serait préférable d’y aller en septembre : j’attendrai ma retraite pour lui proposer de réaliser ce retour aux sources. Et en 2016, nous voilà partis pour ce Grand Tour, à nous la ressource ! Nous achevons l’aventure (nous n’avions rien réservé !) sur les hauteurs de Lugano, au village de Lopagno. El. reconnaît la villa, qui héberge désormais un établissement pour polyhandicapés. Réaction inattendue pour moi d’Elisabeth : “Nous n’allons pas déranger !” Je ne veux pas m’en retourner ainsi bredouille : finalement, le directeur, qui parle un français parfait, nous fera faire le tour du propriétaire, stupéfait de cette femme qui lui décrit l’endroit tel qu’il était… il y a plus de soixante ans  ─ lui-même ignorait l’histoire de l’édifice (construit en 1912) dans l’après-guerre. Or Elisabeth a tout consigné dans son journal, qui contient aussi des photos d’époque : le carrelage où ces demoiselles dormaient sur de la paille (la demeure était vide), la terrasse qui ouvre sur un panorama non pas à tomber  ─ à prendre son envol !

Oui, reste aussi le Journal de Bab. Elisabeth Cépède reste chez elle à l’APA. L’ APA, qui est aussi l’Amicale des Profonds Attachements.

Denis Dabbadie

Elisabeth Cépède a déposé quatre textes à l'APA :
- Voix d'outre-mère, APA N°211
Les amours aux amours ressemblent, APA N°257
Journal de Bab, APA N°324.00
- Enfances et légendes de Bab, APA N°1890

Elle a aussi rédigé 91 échos de lecture, à retrouver sur le site de l'APA, en tant que membre du groupe de lecture Paris 1 pendant de nombreuses années.

Photographie : Elisabeth Cépède en juillet 2018, intervenant lors d'une rencontre sur le thème « Cinéphilie et récit de soi ». Photo du site e-toiles sociales.

Selon ses souhaits,vous pouvez faire un don à l’Association pour l’autobiographie (APA) ou à la recherche sur la maladie d'alzheimer