Note de lecture par Claudine Krishnan

Fabienne Casta-Rosaz s’intéresse depuis longtemps aux écritures de soi. Pour son premier livre, Flirt, les jeux de l’innocence et de la perversité (Grasset, 2000), elle avait utilisé des témoignages découverts dans des textes déposés à l’APA. Son dernier livre (L’Harmattan, mai 2026) est un récit très intime,  une histoire de pères, de pertes, de morts, de transmission, de vie et d’écriture. Le père, dont la mort est évoquée dès la première page, est son beau-père, il a surgi au printemps 1976, elle avait sept ans, il s’est marié avec sa mère. Après une longue vie, riche en aventures professionnelles et en responsabilités familiales, il a été terrassé, à l’âge de quatre-vingt-treize ans, en plein covid, mais il lui a passé un relais : « … ma fille… toi, continue… continue et écris des livres. » La deuxième partie du livre, « Un Ange passe… », nous fait partager et comprendre le choc provoqué par la disparition de ce père dont la mort, malgré son âge, malgré la maladie qui l’avait tant affaibli, a été bouleversante, inacceptable.

Il s’appelait Ange Casta, il était un grand journaliste, un grand cinéaste, l’un des grands noms de la télévision publique pour laquelle il a œuvré et milité toute sa vie. C’est plus qu’un hommage qui lui est rendu dans ce livre, c’est un vibrant témoignage de reconnaissance et d’amour pour un père qui non seulement a su trouver sa place dans la famille recomposée, mais a assumé pleinement son rôle d’éducation et de transmission. Il n’a pas effacé cependant la profonde empreinte laissée par l’autre père, « Papa », le premier père. Celui-ci était « un brillant ingénieur », un être très sensible qui aimait la musique et la poésie, un père magicien qui initiait ses enfants aux mystères de la nature avec une inépuisable inventivité. Emporté par sa « mélancolie dépressive », il s’est suicidé à l’âge de trente-huit ans, son fils avait onze ans, sa fille sept ans. La brutale disparition de leur père a été d’autant plus traumatique qu’elle a été recouverte par un mensonge sur les circonstances de son suicide. Les deux pères reposent et se rejoignent en quelque sorte dans deux cimetières, l’un en Corse, l’autre dans les Alpes, qui offrent des paysages sublimes. Et surtout ce livre est pour eux deux un « tombeau » littéraire.

« Ouvre les yeux et Regarde. »  « Un film, un article, un documentaire, un essai… il faut que ça avance, toujours. » Fabienne Casta-Rosaz a suivi les conseils d’Ange. Son livre « avance » en de brefs et poétiques chapitres, de père en père, vers une lumière retrouvée ; on suit les étapes d’une recherche, peu à peu se révèlent un double héritage et une double transmission intimement liée à l’écriture. Grâce à l’écriture, à la lecture, « Je est vous », nous sommes tous concernés par la perte et ce qui peut advenir de la perte. Le titre du livre est une phrase prononcée par le fils de l’autrice quand il avait sept ans, ce livre est une histoire de relais. Croire à l’amour « qui nous permet d’accéder à la beauté du monde », croire « au pouvoir des mots contre la mort », croire à l’Aube, « Plus sombre est la nuit, plus lumineuses les étoiles ».