La Faute à Rousseau - n°102 - juin 2026
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Far 102

Le Je des historiennes et des historiens

80 pages

Qu’est-ce que l’ego-histoire et comment a-t-elle affecté la pratique des historiennes et historiens, depuis son émergence il y a une quarantaine d’années ? Comment leur personnalité influence-t-elle le choix des sujets traités et la manière de le faire ? La neutralité en histoire est-elle possible, est-elle-même souhaitable ? La table ronde APA tenue à Paris le 21 mars 2026 avait pour but de donner quelques éclairages sur ces thèmes. Animée par Monique Bauer, elle a réuni quatre historiennes (Isabelle Lacoue-Labarthe, Ludivine Bantigny, Claire Zalc, Annette Wieviorka) et un historien, Boris Gobille (encore qu’il se revendique plutôt comme sociologue) – Michelle Perrot n’ayant pas pu y participer comme prévu.
Tout d’abord Isabelle Lacoue-Labarthe a retracé la naissance de l’ego-histoire dans les années 1980, où la démarche en ce sens de Pierre Nora n’était pas un fait isolé : il s’agit véritablement d’un « nouvel âge de l’histoire » dont on ressent encore l’impact. Aujourd'hui les travaux des chercheurs présentent « une grande diversité de formats et de contenus », avec un processus d’hybridation entre histoire et littérature.
Pour Ludivine Bantigny, qui a rappelé le choc ressenti à la lecture de livres comme Les Disparus de Daniel Mendelsohn, d’une écriture littéraire mais néanmoins historiquement rigoureuse, il est désormais impossible de rester neutre. « Je n’arrive plus, dit-elle, à faire de l’histoire d’une manière déconnectée du présent. »
Claire Zalc a notamment expliqué comment les contraintes formelles imposées aux mémoires de HDR (habilitation à diriger des recherches) des historiens peuvent transformer ceux-ci en espaces de liberté. Elle-même a choisi de rédiger ce mémoire (publié en 2021 sous le titre Z ou souvenirs d’historienne) en référence à Perec et son W ou le souvenir d’enfance, pratiquant l’alternance de deux récits avec un intertexte oulipien. C’est sur une écriture collective du passé que se concentre Annette Wieviorka, s’exprimant par le NOUS plutôt que le JE. Elle a rendu hommage à Philippe Lejeune, notamment en reproduisant dans son dernier livre, Itinérances, le portrait de lui qu’elle avait publié en 2017 dans la revue L’Histoire. Elle a également fait remarquer comment le paysage historiographique actuel se caractérise par sa diversité, avec les livres « estampillés ego-histoire » et d’autres comme ceux de Michel Winock.
Enfin Boris Gobille a exposé comment les travaux qu’il a réalisés jusqu’ici (le politiste face au JE des autres) l’ont conduit à considérer la posture du politiste face à son propre JE et à s’interroger sur ce qui, personnellement, l’a amené à travailler sur mai 68 : les notions de crise de soumission à l’autorité, de pouvoir entaché d’imposture. Ce qui lui a permis de terminer sur une note plus légère en évoquant le « rire de mai » et son combat contre l’esprit de sérieux.
On trouvera dans les pages qui suivent le texte de leurs interventions. Philippe Artières, qui n’avait pas pu être présent, nous a également adressé un article. À noter que cette table ronde a bien mérité son nom, car loin d’une série d’exposés successifs, elle a été le cadre de nombreux échanges entre les intervenants, avec Monique Bauer en chef d'orchestre, et avec la salle, leur permettant souvent de préciser leur point de vue.

Que disait François Furet ? « La fréquentation des livres d’histoire montre qu’il n’y a rien qui fasse meilleur ménage que l’érudition et l’investissement de sensibilité. Le récit du passé, s’il est bon, c'est-à-dire non seulement vrai (quant aux faits rapportés), mais fait avec un minimum de profondeur, est inséparable d’une sympathie de l’historien pour le ‘vécu’ de la période dont il rapporte les événements, la manière dont les hommes de cette époque ont perçu et traversé ce qui fait la matière de son récit. Or, cette sympathie, qui permet sinon la restitution, du moins une restitution de ce qui est disparu, est de l’ordre de l’affectif, ou de l’idéologique, ou les deux, ensemble. » 
                                                             Elizabeth Legros-Chapuis 

Conception couverture : Pierre Kobel - Image couverture : Pierre Nora (Image LPLT pour Wikipédia)

Référence : ISSN 1168-4704 - FAR 102
Prix : 15,00 €
Disponible : Oui
Editorial

L’APA et les défis de l’IA Cher journal… Cher écran… Chère APA… Chère IA ??? Il est grand temps de se poser la question. En quelques années, l’IA a envahi nos vies personnelles, professionnelles, associatives, parfois à notre insu, elle s’impose dans tous les domaines. Tous les métiers sont bouleversés, l’éducation et la création sont malmenées par cette révolution qui dépasse le cadre de l’innovation technologique. Tout ou presque a déjà été dit sur l’IA, sur les avancées spectaculaires qui justifient son irrésistible attrait, sur les risques et les menaces qu’elle représente, mais les discours deviennent vite obsolètes étant donné un développement frénétique, inversement proportionnel à la lenteur d’une mise en place de régulations.
Pourquoi est-il donc urgent d’engager une réflexion sur l’IA à l’APA ? L’IA s’immisce dans les textes, dans les recherches, suscite des polémiques, alimente l’ère du soupçon, les doutes sur l’origine et l’authenticité des images et des textes. Comment savoir qui écrit quoi ? Que recouvre la formule trop vague « généré à l’aide de l’IA » qui, dans le meilleur des cas, accompagne certaines productions ? Comment se protéger de la dévorante prédation par des centres de données qui échappent à tout contrôle ? Un groupe s’est constitué à l’APA afin de déterminer les bons usages de l’IA pour notre association et nos archives, avec prudence et en toute transparence.
L’IA nous offre cependant, dès maintenant, des perspectives intéressantes dans au moins deux domaines. L’APA manque, pour de nombreuses et lourdes tâches administratives, de moyens humains et financiers : l’utilisation de certains outils de l’IA permet d’alléger et de simplifier la gestion de l’association (fichiers, comptabilité, communication…). Et, en ce qui concerne le fonds de l’APA, les nouveaux logiciels de reconnaissance optique des caractères (océrisation) donnent des moyens perfectionnés de transcription et facilitent ainsi l’accès à certains textes. Cette opération (menée bien sûr avec l’autorisation des déposants) permettrait à terme de développer la mise en ligne de textes déposés à l’APA afin de favoriser lectures et recherches.

Face aux défis de l’IA, c’est à l’APA de faire triompher l’Intelligence Autobiographique !
Claudine Krishnan

Sommaire

EDITORIAL

Claudine Krishnan : L’APA et les défis de l’IA             3

PAGE BLANCHE

Mireille Brioude : Conversation imaginaire d’un général avec son petit-fils           4

L’EVENEMENT

Pierre Kobel : Martin Parr, un regard sur les autres et sur soi                7

DOSSIER : LE JE DES HISTORIENNES ET HISTORIENS

Introduction                11

La Table Ronde du 21 mars

Ludivine Bantigny : Dire Je et l’assumer, l’impossible neutralité            12

Boris Gobille : Le politiste face au Je des autres et face au sien             14

Isabelle Lacoue-Labarthe : Le « Je » des historiens et des historiennes dans l’ego-histoire 16

Claire Zalc : Retour sur un pas de côté 19

Annette Wieviorka : Eclairer des liens          22

Autour de l’ego-histoire

Véronique Leroux-Hugon : D’une ego-histoire à l’autre ?                  24

Sylvie Jouanny : « Dans la fécondité du vide »                 26

Françoise Simonet-Tenant : L’ego-histoire, de la réticence au succès                28

Philippe Artières : Le jeu de l’historien              30

Elizabeth Legros Chapuis : Enseigner l’histoire, pourquoi et comment (E. Le Roy Ladurie) 31

Sylvie Azéma-Prolonge : Mona Ozouf, un passé composé              33

Isabelle Valeyre : Une socio-autobiographie engagée (Marwan Mohammed)          35

Vivre l’histoire

Bernard Massip : Comment je ne suis pas devenu historien          37

Jean-Marie Bretagne : Enquist et les fantômes de l’Histoire          39

Denis Dabbadie : Je tutoie un ego-historien !          41

Marie-Dominique Pot : Moi, historienne ?          42

Finale

Philippe Lejeune : Ego-sociologie             45

FONDS APA

Journal de Fernande Schulmann                     47

Registre des entrées dans le fonds APA, septembre 2025 à mars 2026          57

CHRONIQUES

Alice Bsereni : Rire de soi et des autres (Lydie Salvayre)              60

Elizabeth Legros Chapuis : Vers la liberté du deuil (Mathieu Simonet)           61

Gérald Cahen : Grandeur et décadence de Glückel Hameln                  63

Isabelle Valeyre : Une enfance et une jeunesse heureuses (Denise Thémines)        65

Annie Vénard : Ecriture et rédemption (Charles Juliet)          67

Elizabeth Legros Chapuis : Voyage au Diary-land                 68

Sonia Goldie : Défier la mort et l’oubli (Natacha Happanah)             69

Colombe Rameau : Littérature de jeunesse et écriture de soi             70

Martin Jacquemard : « Une aventure de lecture » (Géraldine Sauquet)             71

Bernard Massip : Une quête initiatique (Romeria)             73

VIE DE L’ASSOCIATION

Des groupes bien actifs       74

Un nouveau look !             77

A propos du Garde-mémoire n° 25        77
Formulaire de commande 78

Les Têtes chercheuses de l’APA      79

Publications de l’APA          80

Disponible
Oui